Les commentaires des internautes sur les sites des médias ressemblent aux micro-trottoir de la télévision ou aux propos de cafés du commerce. En dépit de leur outrance, ils sont toujours instructifs. Voici une « revue de propos » tirée des réactions à une question posée par le quotidien
La Tribune :
« Faut-il privatiser la SNCF ? » Nous avons conservé les pseudonymes des intervenants et nous sommes permis de rétablir l'orthographe et la ponctuation de ces commentaires afin de faciliter leur lecture.
Pour la privatisationCe qui frappe au premier abord est la motivation des internautes. Pour eux, privatiser est avant tout une sanction, une façon de punir les cheminots.
Pierofran est sans détours :
Oui privatisation et arsenal de coups de pied au cul de ces flemmards.
Uncoupdepiedauc renchérit :
Un coup de pied au c..., oui, mais cela ne veut pas dire privatiser. Il faut d'abord ouvrir le marché à des opérateurs privés, y compris pour la banlieue.
Il n'est pas évident que lesdits opérateurs se précipitent sur ce marché, sauf à obtenir d'importantes subventions de compensation. Excédé, Bertrand_Toulouse propose d’y aller encore plus fort, mais peut-être surestime-t-il les compétences des militaires :
Il faut envoyer l'armée pour conduire les trains et reprendre en main la situation
…tandis qu’Adenauer (!) prône la discipline :
Privatiser complètement la SNCF ? Peut-être. En tout cas, VIRER manu militari s'il le faut tous les individus inutiles, improductifs, fouteurs de merde, etc. Ça OUI. Et ça concerne pas seulement la SNCF mais le "service public" dans sa globalité. L'absence de retours de bâton et l'emploi à vie, on voit ce que cela a donné.
Nul doute qu’Adenauer n’est pas fonctionnaire ! Fabjacky exprime quant à lui un point de vue plus politique mais tout aussi radical :
Que ce bastion des ultra-collectivistes disparaisse vite vite ! Cela fait trop longtemps que ce ramassis d'intégristes d'ultra-gauche prend en otage le public pour leur seul et unique intérêt mafieux !
Enfin Ito leur souhaite rien moins que le chômage, selon le chantage désormais bien installé dans notre économie. On peut toutefois se demander si le malheur des uns (les cheminots) ferait le bonheur des autres (Ito) ou bien si leurs malheurs s'additionneraient :
Les gens de la SNCF sont des gens qui ne pensent qu'à leur petite personne. Mais ils auront tout le temps de contempler leur nombril quand des opérateurs étrangers viendront sur le marché. Ils auront tout le temps de faire grève au chômage.
Parmi ces partisans de la privatisation, aucun ne semble toutefois se sentir concerné par les conséquences pour lui-même, en tant que client, de cette éventuelle privatisation. C'est probablement pour cette raison que Michel les alerte en ces termes :
Vous avez aimé la privatisation des banques ? Vous adorerez la privatisation de la SNCF !
Qu’en est-il des adversaires de la privatisation ?Ils peuvent être tout aussi vindicatifs, comme Puiquoiplus, qui ne mâche pas ses mots !
On les voit bien les anti-grèves, qui n'en font jamais bien sûr car ces mange-merde n'ont aucune couille au cul. Je fais pas partie de la SNCF, je suis syndiqué mais je peux vous jurer une chose. Où que tu travailles, quoi que tu fasses, que tu fabriques, quel que soit ton secteur d'activité, on va y regarder à deux fois avant de mettre un seul euro pour ton salaire […] On est des millions en France et vous les anti-grèves, vous allez en chier comme jamais, par la grève de nos achats pour vous nourrir, dès maintenant, on vous piste et on va être très sélectifs.
Tizim apostrophe carrément
La Tribune :
Vous êtes un journal néo-libéral et vous posez cette question que la SNCF soit privatisée. Avec le bordel que vous avez causé dans l'économie (délocalisation pour accroître le maximum de profit et payer le salarié misérablement sans couverture maladie ni rien du tout) les néo-libéraux leur rêve c'est de privatiser les profits et de nationaliser les pertes. Pourquoi vous parlez pas de la privatisation des autoroutes ? Explosion des prix, dégradation des autoroutes, parce que au lieu d'investir ils gavent leurs actionnaires de dividendes.
Cam est sur la même ligne :
Non à la privatisation non aux marchands de pognon qui ne voient que le fric et se foutent de l'être humain (voir Grande-Bretagne)
…et Désinformation précise :
Privatiser n'empêchera pas le droit de grève, par contre vous paierez plus cher un mauvais service puisque les bénéfices iront aux actionnaires et partiront à l'étranger. Et les banques privatisées, elles vous servent ou elles se servent et vous demandent de payer ?
Ludo33 renchérit sur le même thème :
Qu'est-ce que ça apporterait de privatiser la SNCF ? A coup sûr, encore moins de service aux usagers pour plus de frais ! On pourra compter sur les actionnaires pour ça…
…ce que confirme l’internaute dont le pseudo est sans ambiguïté, SauvonsLaSNCF :
Privatiser la SNCF pour supprimer des emplois encore et encore et générer de ce fait plus de profit pour les actionnaires et plus d'insécurité pour nous les voyageurs (moins d'entretien, moins de personnel d'accueil et au final moins de services au public). Non merci.
Mauzemontole a une analyse assez complète sur les grévistes et la sécurité :
Certains ne se rendent pas compte de ce qu'il disent. Ceux qui font régulièrement grève à la SNCF sont une minorité ! Sur les 160 000 agents y en a qui bossent comme Monsieur Tout le monde ! Et vous voulez privatiser à cause d'une minorité ? Belle mentalité… C'est pas vous qui trouviez injuste que les usagers soient pénalisés à cause d'une agression ? Alors évitez de vouloir faire aux autres ce que vous aimez pas qu'on vous fasse. […] La privatisation n'empêchera pas les grèves, les syndicats y seront toujours… Faut arrêter de rêver un peu. Faut-il vous rappeler un candidat privé au ferroviaire qui a dit que l'investissement en sécurité tuait le business ? Ah non j'oubliais, chacun préfère son portefeuille au détriment de la sécurité... […] J'en vois qui réclament la mise en concurrence, ne vous inquiétez pas c'est pour 2010. Mais vous viendrez pas vous plaindre s'il arrive une catastrophe.
Plus modéré, Codef s’interroge :
On ne voit pas le lien entre privatisation et grèves. EDF n'a pratiquement subi aucune grève depuis le contrat Delors de 75 si ce n’est récemment justement sur le sujet de la privatisation. Les camionneurs du secteur privé nous ont par ailleurs habitués à des grèves longues et dures.
Jackie aura le mot de la fin en proposant une nouvelle façon de faire grève. Voilà qui n’est pas idiot, loin de là :
Mais oui faut qu'ils arrêtent de faire la grève pour n'importe quoi… dans le privé ils feraient moins ce genre de trucs ou alors ils seraient virés […] la grève n'embête pas les patrons, ça embête les millions de usagers qui n'ont pas la chance d'habiter a 5 minutes a pied de leur travail ou avoir une voiture pour aller ailleurs. […] S'ils voulaient vraiment embêter les patrons faut qu'ils laissent rentrer les gens gratuitement dans les gares mais que les trains marchent normalement, pas de revenu pour les patrons et pas d'usagers maltraités.
Il me semble cependant avoir lu quelque part que laisser passer des clients sans les faire payer est une faute lourde passible de licenciement – n'oublions pas que les cheminots ne sont pas fonctionnaires. La SNCF est certes nationalisée mais c'est néanmoins une société de droit privé. En fait, elle pourrait très bien licencier si elle le souhaitait. Paradoxalement, si l'on voulait vraiment empêcher les cheminots de faire grève, il faudrait dans un premier temps les convertir en véritables fonctionnaires, puis les classer dans la catégorie de ceux qui ne peuvent faire grève, comme les policiers, les pompiers ou les militaires. En effet, le droit de grève étant inscrit dans la Constitution, il sera difficile de l'enlever à des cheminots de droit privé. Et si c'était un
deal à proposer, statut de fonctionnaire contre suppression du droit de grève ? Voilà qui est inconoclaste, n'est-ce pas ?
Que conclure ?1. Quoi qu’il en soit sur le fond, l’image des cheminots restera durablement dégradée dans l’opinion publique.
2. Le président de la République, en faisant une affaire personnelle de la question des grèves et du service minimum (
"désormais, quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit"), réagit comme un chef de clan vexé d’avoir été contrecarré. Voilà qui ne favorise pas la sérénité de ses décisions. Il s’appuie cependant sur la défiance des Français largement décrite précédemment.
3. L'épisode de la gare Saint-Lazare a mélangé deux affaires distinctes : d'un côté la grève perlée de 59 minutes des agents de conduite exaspérés par le non-aboutissement de leurs demandes, d'un autre côté la réaction épidermique à l'agression d'un conducteur. Étrangement, Nicolas Sarkozy, pourtant concerné par la sécurité, l'a ignorée cette fois, comme s'il était "normal" que les cheminots soient agressés – une façon indirecte de les "punir" de leurs grèves ?
Sur la question de la privatisation, on oublie que le trafic marchandises, le fret, est officiellement ouvert à la concurrence depuis le 15 mars 2003. Pourquoi si peu de candidats ? Citons Ariane Verderosa, auteur d'un volumineux
Trains de vie, enquête sur la SNCF aujourd'hui (éditions Autrement, 2004).
Les données spécifiques du ferroviaire ont la vie dure : l'ampleur des capitaux nécessaires pour bâtir une offre crédible de transport, la complexité technique du secteur et les faibles marges qu'il peut laisser espérer en raison notamment de concurrence peu équitables avec la route qui tire les prix vers le bas ne contribuent pas à multiplier les vocations.
Le feuilleton du tunnel sous la Manche illustre à sa façon ce problème : rechercher une rapide et substantielle rentabilité sur des ouvrages lourds conduit à l'échec. Le court terme est peu adapté à l'activité ferroviaire. Or l'activité privée est friande de rendement rapide.
L'auteur examine aussi les effectifs et la productivité en rappelant ceci (en 2004 donc) :
En dix ans, [la SNCF] a diminué ses effectifs de 20000 personnes pour un trafic en croissance de 20% et en doublant quasiment son chiffre d'affaires. Depuis 1980, la baisse des effectifs atteint 80000 personnes. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ils ont été divisés par trois.
Voilà qui devrait rassurer ceux qui pensent que l'emploi est
ne varietur à la SNCF ! Le site de l'entreprise indique un effectif de 220000 personnes, dont 60000 dans des filiales. En 1940, peu après la nationalisation, on dénombrait 500000 cheminots.
Et pour terminer, qui sait ce que signifie le sigle du syndicat SUD ? Pour ma part, j'avais cru à une époque qu'il s'agissait d'un syndicat né dans les régions du sud de la France. Rien à voir bien sûr : SUD signifie "Solidaire, Unitaire et Démocratique".